Paul Verlaine

Cet essai de Paul Verlaine parait en 1883 dans la revue Lutèce, avec ce chapitre concernant Stéphane Mallarmé, accompagné de Tristan Corbière et Arthur Rimbaud. En 1886, viendront s’ajouter Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l’Isle-Adam et Lélian, qui n’est autre de Verlaine lui-même. La malédiction de ces poètes n’est pas à prendre dans le sens premier du terme, mais dans le fait qu’ils sont des «poètes absolus». Il révèla ves poètes, alors que Corbière était déjà mort (en 1875), et que Rimbaud avait cessé d’écrire et parcourait l’Afrique.

Paul Verlaine
Paul Verlaine

Les Poètes maudits – par Paul Verlaine – Stéphane Mallarmé

Dans un livre qui ne paraîtra, pas nous écrivions naguère, à propos du Parnasse Contemporain et de ses principaux rédacteurs : « Un autre poète et non le moindre d’entre eux, se rattachait, à ce groupe.
« Il vivait alors en province d’un emploi de professeur d’anglais, mais correspondait fréquemment avec Paris. Il fournit au Parnasse des vers d’une nouveauté qui fit scandale dans les journaux. Préoccupé, certes ! de la beauté, il considérait la clarté comme une grâce, secondaire, et pourvu que son vers fût nombreux, musical, rare, et, quand il le fallait, languide ou excessif, il se moquait de tout pour plaire aux délicats, dont il était, lui, le plus difficile. Aussi, comme il fut mal Accueilli par la Critique, ce pur poète qui restera tant qu’il y aura une langue française pour témoigner de son effort gigantesque ! Comme on dauba sur son « extravagance un peu voulue », ainsi que s’exprimait « un peu » trop indolemment un maître fatigué qui l’eût mieux défendu peut-être au temps qu’il était le lion aussi bien endenté que violemment chevelu du romantisme ! Dans les feuilles plaisantes, « au sein » des Revues graves, partout ou presque, il devint à la mode de rire, de rappeler à la langue l’écrivain accompli, au sentiment du beau le sûr artiste. Parmi les plus influents, des sots traitèrent l’homme de fou ! Symptôme honorable encore, des écrivains dignes du nom firent la concession de se mêler à cette publicité incompétente ; on vit « en demeurer stupides » des gens d’esprit et de goût fiers, des maîtres de l’audace juste et du grand bon sens, M. Barbey d’Aurevilly, hélas ! Agacé par l’Im-pas-si-bi-li-té toute théorique des Parnassiens (il fallait bien LE mot d’ordre en face du Débraillé à combattre), ce romancier merveilleux, ce polémiste unique, cet essayste de génie, 1e premier sans conteste d’entre nos prosateurs admis, publia contre le Parnasse dans le Nain Jaune une série d’articles où l’esprit le plus enragé ne le cédait qu’à la cruauté la plus exquise ; le « médaillonnet » consacré à Mallarmé fut particulièrement joli, mais d’une injustice qui révolta chacun d’entre nous pirement que toutes blessures personnelles. Qu’importèrent d’ailleurs, qu’importent encore ces torts de l’Opinion à Stéphane Mallarmé et à ceux qui l’aiment comme il faut l’aimer (ou le détester) – immensément ! » (Voyage en France par un Français : Le Parnasse contemporain).
Rien à changer de cette appréciation d’il y a six ans à peine du reste, et qui pourrait être datée du jour où nous lûmes pour la première fois des vers de Mallarmé.
Depuis ce temps-là le poète a pu augmenter sa manière, faire davantage ce qu’il voulait, -il est resté le même, non pas stationnaire, grand Dieu ! mais mieux éclatant de la lumière primitive graduée d’aube en midi et en après-midi, normalement.
C’est pourquoi nous voulons, évitant de plus fatiguer pour le moment notre petit public de notre prose, lui mettre sous les yeux un sonnet et une terza rima anciens, et inconnus, croyons-nous, qui le conquerront du coup à notre cher poète et cher ami dans le début de son talent s’essayant sur tous les tons d’un instrument incomparable.
PLACET
Hein, la fleur de serre sans prix ! Cueillie, de quelle joie sorte ! de la main si forte du maître ouvrier qui forgeait
LE GUIGNON
A la même époque environ, mais évidemment un peu plus tard que plus tôt doivent remonter l’exquise
APPARITION
Et la moins vénérable encore qu’adorable
SAINTE
Ces poèmes absolument inédits nous conduisent à ce qu nous appellerons l’ère de publicité de Mallarmé. De trop peu nombreuses pièces d’une couleur et d’une musique dès lors très essentielles parurent dans le premier et le second Parnasses Contemporains où l’admiration peut les retrouver à son aise. Les Fenêtres, le Sonneur, Automne, le fragment assez long d’une Hérodiade nous semblent être les suprêmes entre ces choses suprêmes, mais nous ne nous attarderons pas à citer de l’imprimé loin d’être obscur comme du manuscrit, ainsi qu’il est arrivé – comment ? sinon par LA MALÉDICTION qu’il a méritée, mais pas plus héroïquement que les vers de Rimbaud et de Mallarme -à ce vertigineux livre des Amours Jaunes de ce stupéfiant Corbière : nous préférons vous procurer la joie de lire ce nouvel et précieux, inédit se rapportant, suivant nous, à la période intermédiaire en question.
DON DU POEME
– A vrai dire cette idylle fut méchamment (et méchamment !) imprimée sur la fin du dernier règne par un journal hebdomadaire fort ennuyeux, le Courrier du Dimanche. Mais que pouvait signifier cette hargneuse contre-réclame, puisque pour tous bons esprits le Don des Poème, accusé d’excentricité alambiquée, se trouve être la sublime dédicace par un poète précellent à la moitié de son âme, de quelqu’un de ces horribles efforts qu’on aime pourtant tout en essayant de ne les pas aimer et pour qui l’on rêve toute protection, fût« , ce contre soi-même !
Le Courrier du Dimanche était républicain libéral et protestant, mais républicain de tout bonnet ou monarchiste de tout écu, où indifférent à n’importe quoi de la vie publique, n’est-il pas vrai qu’et nunc et semper et in secula le poète sincère se voit, se sent, se sait maudit par le régime de chaque intérêt, ô Stello ?
Le sourcil du poète se fronce sur le public, mais son œil se dilate et son cœur se raffermit sans se fermer, et c’est ainsi qu’il prélude à son définitif choix d’être ;
CETTE NUIT
Quand l’ombre menaça de la fatale loi
Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,
Affligé de périr sous les plafonds funèbres
Il a ployé son aile indubitable en moi.
Luxe, ô salle d’ébène où, pour séduire un roi,
Se tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,
Vous n’êtes qu’un orgueil menti par les ténèbres
Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi.
Oui, je sais qu’au lointain de cette nuit,
la Terre Jette d’un grand éclat l’insolite mystère,
Pour les siècles hideux qui l’obscurcissent moins.
L’espace à soi pareil qu’il s’accroisse ou se nie
Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins
Que s’est d’un astre en fête allumé le génie.
Quant à ce sonnet, le Tombeau d’Edgar Poe, si beau qu’il nous paraît de ne l’honorer que d’une sorte d’horreur panique
LE TOMBEAU D’EDGAR POE
ne devons-nous point terminer par lui ? Ne concrète-t-il point l’abstraction forcée de notre titre ? N’est-ce-point, en termes sibyllins plutôt encore que lapidaires, le seul mot à dire en ce sujet terrible, au risque d’être nous aussi maudit, ô gloire ! avec Ceux-ci ?
Et de fait nous nous y tiendrons, à cette dernière citation qui est la bonne en l’espèce non moins qu’intrinsèquement.
II nous reste, nous le savons, à compléter l’étude entreprise sur Mallarmé et son œuvre ! Quel plaisir ce va nous être, si bref qu’il nous faille faire ce devoir !
Tout le monde (digne de le savoir) sait que Mallarmé a publié en de splendides éditions l’Après-midi d’un Faune, brûlante fantaisie où le Shakespeare d’Adonis aurait mis le feu au Théocrite des plus fougueuses églogues, et le Toast funèbre à Théophile Gautier, très noble pleur sur un très bon ouvrier. Ces poèmes se trouvant dans la publicité, il nous semble inutile d’en rien citer. Inutile et impie. Ce serait tout en démolir, tant le Mallarmé définitif est un. Coupez donc un sein à une femme belle !
Tout le monde (dont il a été question) connaît également les belles études linguistiques de Mallarmé, ses Dieux de la Grèce et ses admirables Traductions d’Edgar Poe, précisément.
Mallarmé travaille à un livre dont la profondeur étonnera non -moins que sa splendeur éblouira tous sauf les seuls aveugles. Mais quand donc enfin, cher ami ?

Arrêtons-nous : l’éloge, comme les déluges, s’arrête à certains sommets.